Steiner et la Biodynamie

Rudolf Steiner : l’agriculture bio-dynamique

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Rudolf Steiner, un enfant surdoué et hypersensible

Rudolf Steiner est né le 27 février 1861 à Kraljevic, un petit village hongrois (actuellement en Slovénie), de parents autrichiens de condition modeste. Il est mort à Dornach, près de Bâle (Suisse), en 1925. Ses parents quittent le domaine féodal, où ils demeurent, et où le père est garde-chasse, pour pouvoir se marier, malgré l’opposition de leur seigneur. Le père fait ensuite une carrière aux chemins de fer austro-hongrois. La vie de la famille Steiner est alors rythmée par les déménagements. Rudolf Steiner est l’aîné de trois enfants. Très tôt, le jeune Rudolf se distingue par une intuition et une sensibilité extrêmes, presque anormales, et par des facultés intellectuelles tout à fait hors du commun. D’une part, il est fasciné par les mathématiques : « C’est par la géométrie que j’ai connu le bonheur pour la première fois. Je sentais, quoique ne pouvant évidemment pas le formuler clairement, qu’il fallait porter en soi la connaissance du monde spirituel comme une géométrie » [35]. D’autre part, il est un enfant qui s’interroge grandement sur le monde suprasensible. Il note ainsi dans son autobiographie intellectuelle [36] : « Etant enfant, je me disais : les objets et les événements que les sens perçoivent se situent dans l’espace. Mais de même que cet espace est au-dehors de l’homme, il existe au-dedans de lui une sorte d’espace psychique qui est le théâtre d’entités et d’événements spirituels. Pour moi, les pensées n’étaient pas simplement des images que l’homme se fait des choses, mais j’y voyais des manifestations d’un monde spirituel au sein de cet espace psychique » [37]. Bien que son père soit « libre-penseur » et ne fréquente jamais l’église, Rudolf Steiner s’y sent pourtant attiré : « La célébration du culte me paraissait être l’intermédiaire entre le monde sensible et le monde suprasensible » [38].

Il est admis, à dix huit ans, à l’Ecole supérieure technique de Vienne, – l’équivalent de l’Ecole Polytechnique en France -, pour y devenir ingénieur, mais il est beaucoup plus intéressé par la philosophie. C’est ainsi qu’un jour, passant devant une librairie, il découvre la Critique de la raison pure de Kant, puis les ouvrages de Fichte et enfin ceux de Hegel. Passionné par les cours de Franz Brentano [39], le jeune homme consacre désormais le plus clair de son temps à l’étude de la philosophie. Bientôt il rencontre un vieil homme qui cueille des plantes médicinales. Celui-ci le met en contact avec un guide spirituel, qui l’encourage à poursuivre ses études, afin de mieux se familiariser avec la mentalité scientifique.

A vingt ans, en 1881, il reçoit une initiation rosicrucienne. Il participe activement à la vie culturelle et occultiste de son temps. Il adhère au rite Memphis-Misraïm, dirigé par Théodor Reuss (1855-1924), un journaliste allemand féru d’occultisme et franc-maçon marginal. Théodor Reuss sera cofondateur de l’Ordo Templi Orientis (l’Ordre du Temple Oriental) [40]. De 1879 à 1891, Rudolf Steiner continue son parcours de recherche entre étude de la philosophie, des sciences naturelles, et initiation à l’ésotérisme. Au terme de ces années passées à Vienne, il possède un doctorat en philosophie et « divers diplômes scientifiques : il aura étudié la physique, la chimie, la biologie, l’anatomie, la botanique » [41].

La découverte de Goethe et la première « illumination » de Steiner

En 1891, Steiner quitte Vienne, et, intéressé par l’œuvre « scientifique » de Johann Wolgang Goethe, il devient collaborateur du centre d’archives Goethe à Weimar. Il occupe des fonctions d’archiviste et participe ainsi pendant sept ans à l’édition des œuvres complètes de Goethe, en étant chargé de la surveillance de la réédition de l’ensemble de ses écrits à visée scientifique. Ce travail lui permet « d’approfondir à la fois la pensée de son maître dans ses aspects les plus secrets, et sa propre connaissance de l’ésotérisme » [42]Cette expérience comptera toute sa vie et il la fera fructifier. Selon Joseph Marie Verlinde, il considéra toute sa vie Goethe « comme son maître » [43]. C’est en étudiant ces travaux qu’il « comprend que la science matérialiste ne peut atteindre que le monde inanimé, alors que les ouvrages scientifiques de l’auteur de Faust établissent un pont entre la nature et l’esprit » [44]. Cependant, il estime que Goethe « n’allait pas assez loin dans l’approche spirituelle et chercha à développer une autre approche de la connaissance à travers la recherche d’un état de conscience permettant d’accéder à la « vérité » des choses » [45].
C’est également à Weimar que Steiner rencontre Elisabeth Forster, la sœur de Nietzsche, et Nietzsche lui-même, mais à la fin de sa vie, alors qu’il était devenu dément. Et c’est devant ce grand penseur devenu fou « qu’il eut sa première « illumination » » [46] :
« Il reposait sur un divan, l’esprit enveloppé dans les brumes de sa folie. Et voici la vision que j’eus dans cette chambre : l’âme de Nietzsche planait au-dessus de son front, sans limites et déjà irradiée de lumière spirituelle, libre dans ces mondes de l’esprit dont elle avait eu la nostalgie avant la chute dans les ténèbres, mais sans pouvoir les découvrir. Elle était encore enchaînée au corps qui ne la percevait plus que tout juste assez pour avoir la nostalgie de ce monde. L’âme de Niezsche était encore là ; mais elle ne pouvait plus maintenir que du dehors ce corps qui l’empêchait, pour autant qu’il était encore lié à elle, de s’épanouir dans sa pleine lumière. Auparavant, j’avais lu Nietzsche. Et maintenant, je contemplais l’homme qui avait porté en lui, ramenées d’un lointain au-delà spirituel, des idées dont la beauté gardait un reflet de lumière, bien qu’en route elles avaient perdu leur rayonnement primitif. Son âme avait rapporté de ses vies antérieures un trésor lumineux auquel il n’avait pu rendre dans cette vie tout son éclat. Si j’avais admiré autrefois l’écrivain, je découvrais maintenant cette vision resplendissante » [47].

Initiations franc-maçonnes et rosicruciennes, entrée en Théosophie

A partir de 1897, il quitte Weimar et devient rédacteur d’une revue littéraire, le Magazin für Litteratur. Il intervient comme enseignant à l’Université populaire (marxiste). Les socialistes de cette université se séparent de lui après avoir découvert son idéologie. Néanmoins, selon l’interprétation anthroposophique, face « aux blocages culturels qu’exprimerait le comportement des chefs socialistes », la lecture de l’histoire selon Steiner a de l’attrait sur les ouvriers auditeurs de l’Université populaire [48]. Cette scission avec les socialistes semblait de toute façon inévitable car Steiner entretenait également depuis 1897 des relations avec quelques membres de la société Théosophique Mondiale, groupe qui ne passait pas pour être des plus révolutionnaires. Auprès de ces personnes il trouve une inspiration liée à celle qu’il avait trouvée chez Goethe, lequel était initié aux arcanes du rosicrucianisme. En 1899, il épouse une veuve, mère de cinq enfants, Anna Eunique, dont il se sépare assez rapidement. La même année, il publie une explication de l’hermétisme de Goethe, sous forme de conte fantastique, intitulée Le serpent vert et le beau lys. Intéressée par ce texte, la société Théosophique de Berlin contacte Rudolf Steiner et lui propose de donner une série de conférences.

Fig. n° 02 – Rudolf Steiner (1861-1925) [49].

Cependant, Rudolf Steiner ne fut pas un enthousiaste de la Théosophie : il ne se fait admettre dans cette Société qu’en 1902, soit cinq années après ses premiers contacts avec des membres. Sous l’influence de cette brillante recrue, les Loges se multiplient en Allemagne, où la progression stagne depuis quelques années. C’est dans le milieu théosophe qu’il fait la connaissance de Marie Von Sivers, une aristocrate d’origine russe, de grande culture, étudiante en art dramatique, qui deviendra son épouse en 1914, trois ans après la mort de sa première femme. En 1905 ou 1906 il reçoit une patente de Théodor Reuss pour fonder à Berlin un Grand Conseil de l’Ordre de Memphis-Misraïm. Selon Gérard Galtier, Steiner aurait été initié à l’Ordre de la Rose-Croix Esotérique de Franz Hartmann, l’un des principaux dirigeants de la Société Théosophique allemande, et ami de Théodor Reuss. « A cette époque, Steiner essaye de cumuler comme Papus l’ensemble des diverses initiations maçonniques et rosicruciennes, dans le but de fonder une espèce d’union occultiste internationale sous sa propre direction. En fait il entre en conflit avec Reuss et Hartmann et reprend son indépendance. Plus tard, à partir des éléments initiatiques qu’il avait su amasser de tous côtés, Steiner fonde son propre Rite, la « Franc-Maçonnerie Esotérique », à laquelle Edouard Schuré aurait été initié » [50].
Le théosophe Edouard Schuré introduit Steiner en France à partir de 1906, où il participe au Congrès de la Fédération des sections européennes de la Société à Paris. Il rendra compte de ce congrès dans sa revue Lucifer-Gnosis. Lors d’un congrès théosophique à Londres, Marie de Sivers le présente à Annie Besant, la directrice de la Société Théosophique Mondiale [51]. Celle-ci, impressionnée par la personnalité de ce nouvel adepte, lui demande de seconder Marie qui venait de se voir confier la direction du cercle berlinois. Steiner s’acquitte avec tant d’ardeur de sa tâche, qu’il est nommé, en 1905, secrétaire général de la section allemande de la Société Théosophique Mondiale.

Steiner publie autour de 1910 plusieurs ouvrages qui ont un retentissement considérable. C’est aussi à cette époque qu’il commence à monter ses propres drames, assisté par Marie de Sivers : La porte de l’Initiation, L’Epreuve de l’Âme, Le Gardien du Seuil, Eurythmie. La publication de La science occultemarque la première étape du différent avec Annie Besant. La directrice de la Société théosophique a installé la direction de son mouvement à Adyar, en Inde, et elle a adopté les mœurs de ce pays. Elle est convaincue de la supériorité des traditions orientales sur les cultures judéo-chrétiennes. Bien que La science occulte débouche sur une « rénovation du christianisme » [52] à partir de certains aspects de la pensée orientale, bouddhiste particulièrement, Rudolf Steiner reste attaché à une inspiration « christique ». Son souci de l’importance du Christ dans l’histoire le pousse à prendre ses distances avec la théosophie où l’initiation hindoue est centrale. Annie Besant reproche à Rudolf Steiner d’ignorer la voie orientale de la « vraie » Connaissance, tandis que Steiner est convaincu d’être la réincarnation spirituelle de Mani, qu’il considère être un prophète initié par le Christ et qui serait parvenu à réconcilier la science et la religion, l’Inde et Babylone, le christianisme et les civilisations païennes. Rudolf Steiner rompt officiellement avec la Théosophie lorsque Besant prétend avoir découvert dans le jeune Krishnamurti la réincarnation du Christ.
La section allemande de la Société Théosophique demande, par télégramme envoyé au siège d’Adyar, la démission d’Annie Besant : en réponse, celle-ci exclut en bloc de la Société toute la section allemande, soit deux mille quatre cents membres.

La fondation de l’anthroposophie

Steiner fonde alors l’Anthroposophie (« l’homme sage ») en 1913 pour qu’elle incarne l’ésotérisme christique et occidental qu’il désire. De nombreux adhérents allemands de la Théosophie le suivent. La nouvelle organisation ressemble fortement à celle de la Théosophie et elle propose un mode de vie complet. Il élabore une anthropologie fondée sur « une interprétation ésotérique et manichéenne des Evangiles » [53].
Très rapidement Steiner est secondé par Marie Von Sivers. A partir de 1906 il multiplie les conférences hors d’Allemagne (France, etc…), et durant la première guerre mondiale il donne de nombreuses conférences en Allemagne, Autriche, Suisse. Il fait construire en Suisse, à Dornach, près de Bâle, le centre spirituel de son mouvement, avec une architecture symbolisant son enseignement. Autour du centre, se rassemblent des disciples de plus en plus nombreux et fervents, tandis que l’Anthroposophie commence à se répandre un peu partout en Europe. A partir de 1914, Steiner organise au Goetheanum des spectacles de mystères, « tenant à la fois du psychodrame et de la cérémonie initiatique ». Il a, semble-t-il, durant cette période, des contacts avec les Rose-Croix et les Eglises ésotériques cathares. Le premier « Goetheanum », construit en bois, est détruit en 1922 lors d’un incendie criminel, vraisemblablement nazi. Un second est aussitôt reconstruit et demeure aujourd’hui le centre mondial de l’anthroposophie. Un an après l’incendie, Steiner contracte la maladie qui l’emportera. Mais son activité ne diminue pas pour autant. Alors que son mouvement connaît des dissensions, il fonde, en 1924, la Société Anthroposophique Universelle, et en prend la présidence. Il fonde également l’Université libre des Sciences spirituelles, une dénomination par laquelle il désigne son enseignement. Rudolf Steiner meurt au Goetheanum le 30 mars 1925 en laissant un travail considérable.
Après cette présentation biographique, nous allons essayer – sans prétention à une compréhension assurée – de présenter l’approche de l’agriculture que Rudolf Steiner a esquissée. Les nombreuses difficultés logiques que nous avons rencontrées dans cet examen, nous ont amené à proposer un assez important détour épistémologique pour cerner la démarche de Rudolf Steiner (cf. §241 et 242).

Le lancement de l’agriculture bio-dynamique ou anthroposophique avec Ehrenfried Pfeiffer

En 1924, à la demande d’un groupe d’agriculteurs préoccupés par la baisse de la qualité du fourrage et des semences, la vigueur amoindrie des plantes culturales, et des signes de « dégénérescence » dans les troupeaux d’élevage, Rudolf Steiner a donné les bases de l’agriculture biodynamique, lors d’une série de huit conférences, réunies dans le Cours aux agriculteurs. Ces conférences ont lieu au château de Koberwitz [54], appartenant au comte Karl von Keyserlingk, propriétaire et gérant d’un « cartel familial » de plusieurs domaines agricoles « de grandes dimensions » [55]. Les participants, pourtant peu nombreux à ce « congrès » [56], ont du mal à se compter : les estimations varient de plus du simple au double. Soixante, selon Ehrenfried Pfeiffer, soixante-dix selon Paul Ariès, cent trente selon Johanna von Keyserlingk [57].

Fig. n° 03 – Ehrenfried Pfeiffer (1897-1961) [58].

L’assistance, « principalement composé d’agriculteurs et de propriétaires de grands domaines » [59], comprend aussi quelques scientifiques de formation, tels le vétérinaire Werr, le Dr Streicher, la biologiste Lili Kolisko, et surtout le chimiste et/ou biologiste Ehrenfried Pfeiffer (1897-1961) [60], dont les écrits forment la première pièce de la diffusion de l’anthroposophie chez les agriculteurs. Découvrons maintenant les principes généraux de la nature et de l’agriculture exposés lors de ces conférences et discussions au « Château du Graal  » [61], par un homme au soir de sa vie, malade [62].

Principes généraux de la bio-dynamie

Proposant un point de vue occultiste sur la vie et la nature, Steiner part du principe que tous les phénomènes observables dans le monde physique ne sont que la manifestation d’une réalité immatérielle qui, d’une certaine manière, s’active de la périphérie du cosmos et rayonne vers la terre. Selon cette vision de l’univers, la plante, mais aussi les atomes ne seraient qu’une sorte de condensation d’un principe cosmique. Autrement dit, ils ne seraient pas la causeoriginelle mais uniquement la manifestation, le pôle physique, la matérialisation, voire l’aboutissement d’un principe et d’un processus beaucoup plus vaste.
Si l’on adopte ce point de vue, la seule analyse physico-chimique des phénomènes de la nature n’est plus suffisante. Il faudrait élargir le champ d’investigation, aussi bien dans l’espace et le temps que vers les sphères suprasensibles. Bien que ces phénomènes échappent généralement à une détection directe par les instruments de la science expérimentale, il ne faut pas les ignorer.
Par cette ouverture du regard, la biodynamie veut élargir les bases scientifiques de l’agriculture. Ajoutant les notions de principe immatériel et de « forces formatrices » à celles de substances et de processus physico-chimiques, les notions de globalité et de cohérence à celle d’analyse des éléments, la notion de qualité subjective à celles de qualité mesurable et de quantité, elle veut tendre vers une compréhension plus profonde de l’organisation dynamique, interdépendante et hiérarchisée de la nature. Cette compréhension qualitative globale cherchant à rendre compte des arrières-plans, des réalités cachées, permet, selon Steiner, de faire des choix plus judicieux, tout en prenant en considération les découvertes de la recherche moderne et les acquis des traditions paysannes.
La biodynamie attache une importance tout à fait particulière à la notion d’organisme et d’individualité agricole, notion qui dépasse largement l’idée habituelle que l’on se fait d’une ferme. Partant du principe que, tel un individu, chaque domaine a son caractère et sa personnalité spécifiques, elle porte une attention spéciale aussi bien à la recherche de symbioses entre sol, végétaux, animaux et êtres humains qu’aux perspectives sociales et à l’intégration de la ferme dans le tissu écologique, économique et culturel de son environnement. Outre de proposer un élargissement des bases scientifiques, la biodynamie cherche donc aussi à élargir les bases socio-économiques et culturelles de l’agriculture.
Une autre originalité de la Bio-dynamie est sa vision de la ferme comme un « organisme vivant » et une unité de base du paysage agricole et social, laquelle conduit obligatoirement à une appréciation nouvelle des moyens de production, du cadre du domaine ainsi que du rôle du paysan. Forêt et zones humides, haies et bosquets, flore et faune sauvages, organisation sociale et aspects culturels, tous considérés comme parties intégrantes de l’organisme agricole, sont tout aussi importants que prairies et champs, animaux d’élevage et cultures, vergers et ruchers, matériel et réalité économique. Le paysan s’appréhende alors non seulement en qualité de technicien mais encore en celle de « chef d’orchestre » cherchant à harmoniser cet ensemble et à lui insuffler progressivement son individualité [63]. Pour Jean-Michel Florin, l’agriculteur bio-dynamiste devrait chercher à créer « le maximum de liens » dans l’organisme agricole de la ferme [64].
La perspective anthroposophique d’un dépassement des bases scientifiques vers les influences suprasensibles et lointaines a pour objet de faire renaître en l’homme une nouvelle sensibilité et un plus grand respect face au monde du vivant, conduisant à des modifications importantes des pratiques culturales et de l’élevage, y compris des soins vétérinaires. Au cœur du savoir occulte acquis par Steiner sur la nature et l’agriculture, il y a les recettes des dites « préparations bio-dynamiques ».

Aperçu sur les préparations bio-dynamiques

En avançant qu’il a acquis une compréhension « plus vaste » du vivant, Rudolf Steiner a pu mettre au point une série de préparations « catalytiques » destinées à améliorer la qualité de la fertilisation et à agir sur divers processus essentiels dans la nature, notamment sur des éléments qu’il juge clefs pour l’agriculture, tels que silice, calcium, potasse, phosphore, sodium, azote, hydrogène, oxygène, carbone et soufre. Ces préparations sont pulvérisées sur le sol, les cultures, ou encore employées dans l’élaboration du compost. Dérivées du quartz, de la bouse de vache et de plantes médicinales — telles que l’achillée mille-feuille, la camomille, l’ortie, l’écorce de chêne, le pissenlit, la valériane et la prêle — les préparations stimulent, selon Steiner, les forces vitales du sol et des plantes.
Il existe deux types de préparations bio-dynamiques : un pour le sol et les plantes, l’autre pour les fumiers et composts. Les préparations numérotées 500 et 501 sont pour le sol et les plantes, celles numérotées de 502 à 507 visent une amélioration de la qualité biologique des fumiers et composts. Ces préparations sont très spécifiques : ainsi, la préparation 500 est élaborée à partir de bouse de vache : elle stimule la vie du sol, la vie microbienne, l’enracinement, c’est-à-dire le domaine hypogée. La 501 est à base de silice, elle participe au domaine épigée, à la vie aérienne de la plante, à l’assimilation chlorophyllienne, elle renforce sa santé ; en conséquence, elle agirait « sur la qualité, l’arôme et la conservation de l’aliment » [65]].
Ces préparations sont aussi censées favoriser, en outre, un équilibre entre différentes forces cosmiques et terrestres, ainsi qu’une pédofaune et une pédoflore plus diversifiées et plus abondantes, ainsi, enfin, qu’un meilleur enracinement et un développement plus harmonieux des plantes cultivées. Par le biais d’une rhizosphère mieux développée, ces facteurs contribuent, selon l’auteur, non seulement à un meilleur équilibre nutritionnel et sanitaire de la plante, mais encore à une meilleure qualité gustative et alimentaire des récoltes. Ces pratiques et remèdes, présentés comme « nouveaux », aident aussi à freiner le développement des adventices et des parasites. Par un travail organisé dans la mesure du possible en fonction des multiples influences cosmiques supposées – solaires, lunaires et planétaires – ces préparations, même employées à dose homéopathique, visent également à réduire les problèmes de maladies et d’adventices dans les cultures, ainsi qu’à améliorer la qualité des produits récoltés.
Mais il est aussi important de comprendre que le rôle de l’agriculteur se transforme profondément. L’école bio-dynamique est une sorte de spiritualité de la nature où les gestes de l’agriculteur sont assimilés à des opérations sacramentelles efficaces : l’agriculteur bio-dynamiste sérieux serait promu au rang de prêtre ou de bon magicien. Le lecteur aura sans doute du mal à comprendre le passage suivant, mais il faut malgré tout le citer longuement car il propose une perspectice sur l’articulation faite par Steiner entre la nature, la « Force » d’un certain « Christ Cosmique », l’homme, et le travail agricole bio-dynamique. Dans la dernière section de notre seconde partie nous tenterons de dégager les grandes lignes de cette vision du cosmos et de l’homme :
« L’évolution de l’homme depuis ses origines primordiales jusqu’au point où il atteint la conscience du Moi, ce qui l’amène éventuellement à devenir un membre des hiérarchies spirituelles, forme le fil conducteur de l’enseignement de Steiner sur la finalité et la destinée de la Terre. L’homme est incapable d’accomplir cette tâche avec ses propres forces ; mais au moment crucial du mystère du Golgotha, le Christ est venu sur cette terre de façon à donner à l’homme le complèment de puissance nécessaire pour s’accomplir en tant que Moi. Il est possible de considérer que la « Potentialité du Moi », qui était pour nous, au départ, une énigme, n’est pas autre chose que la « Force du Christ Cosmique », sans laquelle nous ne pouvons parvenir à la véritable égoïté. Avec ceci dans l’esprit, il devient possible de comprendre plus facilement ce que Steiner dit à propos de la nourriture du cerveau humain. Et alors surgit une image encore plus sublime de la ferme. Celle-ci apparaît comme une individualité vivante, dans laquelle cette Force circule. N’étant pas utilisée par les animaux, elle est rejetée dans leur fumier puis absorbée par les plantes, imprégnant les aliments qui en proviennent. C’est là le plus important des cycles que l’agriculteur doit favoriser et stimuler en toutes circonstances par ses pratiques. C’est là la Force indispensable pour donner à la nourriture le pouvoir de renforcer la volonté de l’homme. On peut découvrir là, également, un nouvel aspect de la préparation 500. Le fumier, dans la corne de vache qui joue le rôle de réflecteur et de condensateur, est placé en terre durant l’hiver. Sous cet éclairage, la pulvérisation de la 500 devient plus qu’une pratique agricole bienfaisante ; il s’agit d’une sorte d’acte sacramental et l’agriculteur devient un prêtre » [66].

Après cette introduction à la vaste perspective embrassée par Rudolf Steiner, découvrons un autre groupe de fondateurs de l’agriculture biologique. Egalement germanophones, Maria et Hans Müller, rejoints par Hans Peter Rusch après la seconde guerre mondiale, ont fondé le courant organo-biologique. Dans ce mouvement, l’influence de la bio-dynamie se fera sentir, mais elle ira déclinant avec les années.