Howard et l’Agriculture Organique

Sir Albert Howard et l’agriculture naturelle

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Enfance et formation du père du mouvement d’agriculture organique

Albert Howard est né en Angleterre en 1873. Il est élevé sur la ferme de polyculture–élevage de ses parents [1]. L’expérience pratique de l’agriculture, dans son enfance, l’amène plus tard à se défier des agronomes « ermites de laboratoire ». La jeunesse qu’il a, réglée et intéressante, généreuse dans son traitement de l’homme et des bêtes, le marque profondément. Pour Louise Howard, sa seconde épouse, les souvenirs d’une jeunesse passée dans une ambiance assez aisée, expliquent l’esprit plutôt généreux et peu matérialiste dont Howard fait preuve dans ses relations humaines.

Il est très jeune lors de la crise agricole de 1879. Cette date marque la fin d’une époque pour l’agriculture anglaise. C’est aussi, à ce moment, que son père meurt et que de nombreux moutons sont touchés par une maladie. A partir de l’âge de quatorze ans, il est obligé de s’occuper lui-même de son éducation. Il obtient des bourses et fait des études, d’abord au Collège Royal de Science de Kensington, où il obtient un diplôme de chimie avec la meilleure mention. En 1896, il obtient un diplôme de Sciences Naturelles, avec la meilleure mention, au Collège Saint John de Cambridge. Pendant ces premières années, il étudie la physique, la chimie, la géologie, et la mécanique. C’est durant le temps de cette formation qu’il trouve une idée des principes de base qu’il va garder toute sa vie. Il insiste sur la bonne qualité des enseignements qu’il reçoit. Ces premières années d’études ont été très importantes pour lui, parce que l’on y traite en vision panoramique de toutes les sciences : il défend l’idée que l’on a besoin d’une base large d’études générales, quelle que soit la spécialisation que l’on prenne ensuite [2]. En 1897, il est reçu premier au diplôme agricole de la prestigieuse Université de Cambridge, puis, en 1898, second au diplôme agricole national anglais.

Vers la nature : de la maladie à l’entretien de la santé spontanée des êtres vivants

Entre 1899 et 1905, la première direction de recherche d’Howard est consacrée à la nature de la maladie des plantes [3]. En premier poste, de 1899 à 1902, il est enseignant, assistant en sciences agricoles, aux Antilles britanniques, au Collège Harrison de Barbade. Bien que brillamment diplômé, Howard, fils d’agriculteur, garde, toute sa vie, un respect profond pour le travail des paysans. On le voit à travers trois aspects de son attitude.

A Barbade, il s’établit, tout d’abord, dans une attitude humble devant les paysans indigènes, en comprenant leur système de bouturage des cannes à sucre. Les indigènes choisissent « curieusement » des boutures de cannes à sucre qui ne sont pas en très bonne santé. En fait, ils choisissent expressémentces plants, car ils les savent très pauvres en sucre. Or, les maladies et les champignons ont besoin de sucre pour survivre. Ce système de bouturage est devenu une tradition pour faire de nouveaux plants. Ce système du passé – indigène – sélectionne des boutures médiocres. Mais c’est le seul système pour que l’objectif soit atteint, et pourtant ce résultat est juste le fruit d’une observation empirique.

Le deuxième aspect de son attitude concerne le rapport science / pratique.Souvent, les rendements des fermes sont inférieurs à ceux des parcelles expérimentales. Au lieu de dénoncer l’incompétence des paysans à mettre en œuvre les « innovations scientifiques », Howard insiste sur le devoir qu’ont, selon lui, les chercheurs, de prendre en ligne de compte, dans leur travail, les intérêts quotidiens des personnes pour qui ils travaillent. Il réagit par rapport à la publication d’un collègue chercheur au sujet du test sur parcelles d’essais. Sa critique porte sur la taille des parcelles d’essais, et, en particulier, sur le coefficient « N », c’est-à-dire le nombre d’échantillons testés.

Allant au-delà de l’agronomie proprement dite, il y a un troisième élément qui marque Howard dès la période de son travail aux Antilles. Howard parle de l’effort que devrait mener le chercheur pour compléter ses expériences du côté du domaine économique. Pour Louise Howard, Albert Howard est cohérent avec sa dénonciation de la science confinée au laboratoire, puisqu’il n’a jamais été lui-même un ermite de laboratoire. Il n’est pas satisfait des expériences scientifiques qui ne couvrent pas le sujet de la canne à sucre depuis le plant jusqu’au produit manufacturé et commercialisé « sucre ». Pour Howard, les chercheurs doivent être conscients des problèmes de fabrication et de commercialisation. Il ajoute que les résultats qui ne tiennent pas compte de ces paramètres ne valent pas la peine d’être produits.

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Fig. n° 01 – Sir Albert Howard (1873-1947) [4]

De 1902 à 1905, il est de retour en Angleterre, comme botaniste, au collège de Wye, dans le Kent. Il est chargé de poursuivre les travaux de son prédécesseur, A. D. Hall, sur la culture du houblon. Par ses recherches, il va amener un fort changement dans la pratique des principaux producteurs de houblon [5]. Il commence par se rapprocher des producteurs, et remarque que ceux qui ont des problèmes ont pris l’habitude d’éliminer les pieds mâles de leurs plantations. Howard découvre que la pollinisation accélère la croissance, et augmente la résistance du houblon aux pucerons et à la rouille (une maladie fongique), deux problèmes faisant souvent beaucoup de dégâts [6]. Grâce aux expériences et démonstrations d’Howard, les producteurs de houblon réintroduisent les pieds mâles dans leurs cultures. Howard, de son côté, tire de ce résultat pratique une première inclination à traiter les problèmes à partir de la compréhension et du suivi de la loi naturelle. L’élimination des pieds mâles est une large déviation de la loi naturelle, pour Howard. Les maladies apparaissent parce que « la Nature ne peut pas être défiée longtemps ». En fait, Howard a très tôt ses idées de base. Dans une de ses premières publications, en 1902, sur le traitement des maladies fongiques [7], comme le note Louise Howard, « tout le contenu de son article est classique », sauf une phrase, qui montre déjà son orientation définitive : « Dès le début, il faut se souvenir que les champignons ne sont pas les seuls agents actifs dans la lutte. Quand les plantes sont en bonne santé, elles possèdent des pouvoirs vraiment très considérables de défense naturelle contre tous les parasites, y compris les champignons ». Ces simples mots, mis en italique par Howard lui-même, « forment un résumé parfait de sa théorie de la résistance aux maladies » [8]. Cinq ans après le début de ses recherches, en 1904, ce résultat s’avère être la première pièce d’un travail vraiment couronné de succès. Ce succès lui donne un aperçu sur la façon dont la nature règle son règne, et il raffermit en lui la conviction que la méthode la plus prometteuse pour le traitement des maladies réside dans la prévention. Mais, pour poursuivre de telles investigations, Howard considère que le chercheur a besoin de champs et de houblons avec une liberté complète dans la façon de les cultiver. Howard ne trouve pas de telles conditions de travail, originales par rapport à la conception « moderne » de la recherche agronomique, régnant à Wye.

Howard, agronome progressiste mais humble devant les paysans

Sa chance survient en 1905. Il accepte un poste de botaniste économique au sein d’un Institut de Recherche Agricole que le vice-roi de l’Inde, Lord Curzon, était en train de fonder à Pusa, au Bengale [9]. Sa mission consiste en l’amélioration des céréales et en la production de nouvelles variétés, selon les méthodes modernes de sélection. Pendant dix-neuf ans il se consacre à cette question et isole, teste, et distribue largement plusieurs variétés de blé [10], de tabac, de lin.

Conformément au principe qu’il a adopté, de joindre la pratique à sa théorie, il veut d’abord faire cultiver les céréales qu’il a améliorées. L’agriculture nord-est indienne cultive les mêmes champs de riz depuis des siècles. Qu’y a-t-il de plus sensé que d’observer et d’apprendre d’une expérience ayant passé un test de temps aussi prolongé ? Il se trouve, justement, que les céréales cultivées dans le voisinage de Pusa sont remarquablement indemnes de maladies : les insecticides et fongicides ne trouvent pas leur place dans cet ancien système cultural. Avec ce constat, il décide de lancer ses recherches sur de nouvelles bases, à partir d’une idée qu’il avait eu d’abord aux Antilles, puis envisagée à Wye : observer ce qui se passe quand les insectes et les maladies fongiques sont autorisées à se développer sans la moindre opposition, en n’utilisant que des méthodes indirectes pour prévenir les attaques [11], telles des pratiques culturales améliorées ou des variétés plus efficaces. Par suite, Howard en vient à considérer qu’il n’a, d’abord, pas mieux à faire que d’observer les pratiques des paysans locaux [12], et de les considérer, eux et les maladies des plantes, comme ses meilleurs professeurs. Ainsi, dans ses expériences, il n’utilise aucun moyen curatif direct des maladies : ni insecticides ni fongicides, mais, également, aucune destruction de plantes malades. Comme sa compréhension de l’agriculture indienne et sa pratique s’améliorent, une diminution marquée de la maladie apparaît dans ses céréales. En 1910, il apprend comment faire croître des céréales saines, pratiquement indemnes de maladies, « sans la moindre aide de mycologue, entomologistes, bactériologistes, chimistes agricoles, statisticiens, centres de documentation, engrais artificiels, pulvérisateurs, insecticides, fongicides, germicides, et tout l’autre attirail coûteux de la station d’essai moderne » [13]. De même, malgré les contacts avec un cheptel local médiocre, Howard parvient à un élevage de bœufs sains [14]. Egalement, entre 1911 et 1918, l’expérience d’Howard va s’élargir considérablement, par l’étude des problèmes d’irrigation et de la croissance des fruits. Il va aussi travailler sur les problèmes d’aération du sol, pour éviter les situations pathogènes où la flore du sol devient anaérobie [15]. Petit à petit [16], au fil d’observations et de pratiques concordantes, Howard s’élève à une compréhension globale [17], de l’agriculture « naturelle », qu’il rassemble dans son Testament agricole.

A partir de 1924, et jusqu’en 1931, il est directeur de l’Institut pour l’Industrie de la Plante, dans l’Etat d’Indore, un centre de recherches où il peut organiser la recherche autour de la question centrale de la fertilité, conformément à ses vues personnelles [18]. Avec son épouse Gabrielle et le chimiste Y. D. Wad, tous deux scientifiques également, il va mettre au point une méthode d’amélioration du compostage qui le rend célèbre, dès les années 1930, le procédé Indore. Il travaille plus d’un quart de siècle à mettre au point ce procédé de « fabrication de l’humus à partir des déchets végétaux et animaux » [19].

Il se marie en 1905 avec Gabrielle Matthaei. Après la mort de Gabrielle, en 1930, il épouse Louise, sa sœur, et retourne en Grande-Bretagne, en 1931.

Howard ne travaille pas seul. Il travaille particulièrement avec ses deux épouses successives et avec de multiples collaborateurs, avec qui il échange des centaines de lettres à travers le monde entier. Le couple Gabrielle et Albert est surnommé les « Sidney et Beatrice Webb de l’Inde », car leurs recherches sont le produit d’un travail d’équipe dévoué [20]. Après la mort d’Howard, Louise deviendra membre active de la Soil Association et une amie intime de Lady Eve Balfour. Elle travaillera à faire connaître l’œuvre d’Howard, avec des écrits tels Sir Albert Howard’s career, ou Howard in India. Albert Howard est fait Chevalier en 1934. Il devient Professeur Honoraire du Collège Impérial de Sciences en 1935 [21]. Il écrit fréquemment dans le journal New English Weekly, pour qui il est un conseiller. Il est impliqué dans le Club et Institut de Réforme Economique, et dans le Conseil pour l’Eglise et la Campagne. Il soutient le Centre Pionnier de la Santé, et lance, en 1939, avec Sir Robert Mac Carrison, le journal Medical Testament.

Sir Albert Howard est le principal inspirateur du père du mouvement agrobiologique américain, Jerome Irving Rodale (1898-1971), avec lequel il a correspondu jusqu’à sa mort, et aussi le principal inspirateur de Lady Eve Balfour, la fondatrice de la Soil Association, le mouvement agrobiologique en Grande-Bretagne. Sir Albert Howard est aussi, chronologiquement, le père du mouvement d’agriculture organique ou biologique mondial [22]. Il meurt en 1947, à Blackhealth, près de Londres.

Les principes de l’agriculture naturelle d’Howard

Sir Albert Howard a produit un travail très important, utile pour toute personne de bonne volonté se posant des questions agricoles, écologiques, économiques, historiques. On ne manque pas d’arguments pour considérer son œuvre comme une philosophie de la nature et de la culture [23]. On trouvera ci-dessous un abrégé de ses principes essentiels.

La résistance naturelle des plantes et animaux aux maladies. Pour ce qui concerne l’état sanitaire des cultures ou des troupeaux, Howard en conclut que la maladie n’est pas une fatalité mais la conséquence d’un mauvais rapport à la nature. Liant la santé des plantes dans la nature à la fertilité des sols [24], il propose d’améliorer la fertilité des champs pour abaisser les risques de pathologies. Il défend le principe de la résistance aux maladies des plantes en bonne santé, plutôt que la susceptibilité de telle ou telle plante à telle ou telle maladie [25].

Le primat de la nature en agriculture. Le père de l’approche organique en agriculture rompt avec la dérive anthropocentriste et techniciste de l’agriculture : il renoue avec la tradition qui la considère comme un art de cultiver l’ordre préexistant de la nature. Il part de l’observation de la « culture naturelle » [26] telle qu’on la voit, notamment, dans la forêt, pour étudier les mécanismes du développement de la fécondité de la terre. La forêt, et son humus, représente la figure générale mais palpable de la nature, dans sa fertilité essentielle. La nature est le « principe actif », « personnifié, qui anime, organise l’ensemble des choses existantes selon un certain ordre » [27]. La forêt, personnifiée, donc, « se fertilise elle-même » [28]. On cherchera donc à fertiliser les champs et développer l’agriculture en adoptant, et, si possible, en améliorant « les principes de la Nature ». Pour Howard, la nature est le fermier et le jardinier suprême, l’étude de ses manières nous fournit une direction saine et fiable.

La focalisation de l’attention sur la fertilité de la terre et non sur les plantes : « Les bases d’une bonne culture résident non pas tant au niveau de la plante qu’au niveau du sol lui-même : il y a une corrélation si intime entre l’état du sol, c’est-à-dire sa fertilité, et la croissance et la santé de la plante, qu’elle l’emporte sur chaque autre facteur » [29]. En portant les sols à leur plus haut niveau de fertilité, Howard a estimé pouvoir tripler ses rendements [30].

L’origine biologique de la pédogenèse et la nécessité du retour de tous les déchets organiques à la terre pour entretenir sa fertilité. Howard s’oppose à l’exploitation agricole et rappelle la nécessité de respecter les deux phases du cycle vital en agriculture. L’intensification agricole consécutive à la Révolution industrielle a puisé dans la réserve de fertilité des sols sans entretenir celle-ci via l’attention minutieuse à son taux d’humus. Les engrais de synthèse NPK sont une sorte de faux succédané de l’humus. Ils sont trompeurs : ils permettent de produire temporairement des récoltes abondantes mais ils ne contribuent pas à l’entretien de la vie du sol, au contraire. L’axe agronomique, principal, de la critique howardienne de la fertilisation minérale, propre à « mentalité NPK », est de défendre l’origine et le primat biologique de la fertilité des sols, sur toutes considérations physico-chimique. L’approche NPK de l’agriculture est tributaire d’un raisonnement bien trop étroit : pour maintenir durablement la fertilité, Howard défend « la grande loi du retour », c’est-à-dire l’assiduité dans le retour de tous les déchets d’origine biologique à la nature.

Une agriculture efficace serait toujours une polyculture-élevage. Dans la nature, la croissance de la biodiversité et de la biomasse, donc de la fécondité, vont de pair. C’est la perspective écologique du co-développement mutuel des espèces [31]. L’intrication des formes de vie végétales et animales, dans la biosphère, est un modèle pour la ferme [32]. Howard en tire l’excellence de la mixed farm.

L’agriculture naturelle est la base du progrès de la société humaine. Howard considère qu’il y a un enchaînement logique qui va des sols fertiles aux nourritures saines et à la bonne santé des gens. Lorsque l’on oublie que le souci d’une agriculture saine doit avoir la priorité sur tous les autres besoins secondaires, en particulier les intérêts financiers des entreprises, les sociétés courent invariablement à la décadence [33].

Tout chercheur en agriculture doit « réunir en lui la pratique et la science » [34]. Pour éviter l’enfermement des chercheurs dans leurs « tours d’ivoire » et que leurs spécialisations ne leur fasse perdre de vue l’objet de la recherche, Howard propose que les chercheurs se nourrissent du produit de leurs travaux : il n’y aurait plus des stations expérimentales ne confirmant que leurs propres présupposés, d’un côté, et des paysans, en conséquence, « rétifs au progrès », mais un réseau territorial de fermes modèles et expérimentales, entourées de paysans-chercheurs.

Présentons maintenant la vie et l’agriculture de Rudolf Steiner, le fondateur d’un mouvement dont le succès, dans plusieurs domaines, occulte encore trop souvent l’existence antérieure des travaux d’Howard, tout comme l’existence du courant allemand d’agriculture naturelle, issue directement de la mouvance de réforme de la vie (Lebensreform), que nous évoquerons dans la deuxième partie.